Quand les paysans d’Afrique de l’Ouest inventent leur propre adaptation climatique
Le changement climatique est souvent présenté comme un défi à résoudre par la technologie, la recherche agronomique ou les politiques publiques. Mais en Afrique de l’Ouest, des paysans organisés ont devancé les experts de plusieurs décennies. Leur réponse est de préserver la diversité des semences locales pour maintenir leur capacité à produire quoi qu’il arrive. Nos recherches sur le terrain éclairent cette dynamique avec une précision inédite, à travers l’histoire des mouvements paysans au Bénin, au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Sénégal.
La sécheresse comme acte fondateur
Tout commence avec un traumatisme climatique. Dans les années 1970, les grandes sécheresses sahéliennes frappent l’Afrique de l’Ouest avec une brutalité sans précédent. Famines, mort du bétail, exode rural massif. C’est dans ce contexte que naissent les premières organisations paysannes autonomes de la région. Lamine Biaye, l’un des fondateurs de l’Association Sénégalaise des Producteurs de Semences Paysannes (ASPSP), l’exprime sans détour dans un entretien que nous avions recueilli :
« c’est la faim et la mort des hommes et des animaux en 1974 qui nous a réveillés. À travers les aides qu’on s’apportait entre familles, entre villages, nous avons décidé de retourner aux sources. » Lamine Biaye, Entretien 2024
Ce retour aux sources désigne concrètement la réactivation des greniers collectifs villageois, la remobilisation des savoirs paysans de sélection variétale, et la constitution d’associations libres, indépendantes des structures coopératives contrôlées par l’État. Des Amicales du Walo au Sénégal (1973) aux groupements Naam du Burkina Faso (1977), une première génération d’organisations paysannes prend forme autour d’un objectif commun. l’idée est de retrouver une autonomie alimentaire face aux aléas climatiques. L’adaptation n’est pas un concept de rapport d’expert. Elle est une urgence de survie.
2014 : les semences paysannes entrent en politique
Pendant trente ans, ces organisations structurent leur action autour de la promotion de l’agroécologie, de la lutte contre les OGM et de la défense de la souveraineté alimentaire. Puis, à partir de 2014, quelque chose change. Le changement climatique devient le cadre dominant de la politique agricole mondiale, et avec lui, la question des semences locales s’impose sur la scène internationale. Dès 2014, avec l’émergence de problématiques agricoles liées à l’adaptation au changement climatique, les semences paysannes sont placées au cœur de l’actualité agricole.
Ce basculement n’est pas anodin. Il attire une diversité de nouveaux acteurs et donne une nouvelle légitimité aux revendications paysannes. Mais il génère aussi des tensions. La profusion d’acteurs crée une compétition pour représenter les semences paysannes auprès des instances de décision, au risque de diluer ou d’instrumentaliser un mouvement construit sur des décennies d’engagement paysan autonome.

La semence locale : une technologie d’adaptation méconnue
Le cœur de l’argumentation des organisations paysannes est que les variétés locales, sélectionnées et adaptées au fil des générations, constituent la meilleure réponse aux conditions climatiques locales. Elles tolèrent la sécheresse, l’irrégularité pluviométrique, les sols pauvres. Elles sont accessibles, reproductibles, et libres de droits. Elles ne nécessitent pas d’intrants chimiques de synthèse coûteux et dont les prix explosent précisément lors des crises.
En Casamance, les paysans Diola maîtrisaient depuis des siècles des variétés de riz parfaitement adaptées à leur terroir, peu exigeantes en intrants. L’ASPSP a documenté comment l’introduction massive de variétés de riz exogènes dans le cadre de l’initiative Africa RICE menaçait de faire disparaître ce patrimoine d’adaptation invisible. Au Niger, la variété d’oignon Violet de Galmi, cultivée depuis des générations et adaptée aux conditions locales, a failli être privatisée en 2008 par une entreprise semencière via un Certificat d’Obtention Végétale. Seul un plaidoyer coordonné des organisations paysannes a empêché cette dépossession.
Ces exemples illustrent un paradoxe selon lequel les semences paysannes assurent la majorité de la production vivrière ouest-africaine. Pourtant, elles sont classées dans l’informel, sans statut juridique, sans soutien public, exposées à la fois aux effets du changement climatique et aux politiques semencières qui les ignorent.
Le COASP : organiser collectivement la résilience
En 2011, le Comité Ouest Africain des Semences Paysannes (COASP) est créé, réunissant des organisations du Bénin, Burkina Faso, Mali, Niger et Sénégal. Pour le COASP, notre souveraineté alimentaire n’est possible qu’avec nos semences paysannes. » C’est la première fois qu’un mouvement paysan à l’échelle régionale politise formellement les semences comme droit commun et levier d’adaptation collective.
Des pratiques comme le Laboratoire hors murs de l’organisation ORAD-Bénin poussent cette logique plus loin encore. Des paysans et des chercheurs travaillent ensemble pour identifier des variétés de niébé en voie de disparition dans le nord du Bénin, les réintégrer dans les systèmes de production locaux, et forment les agriculteurs aux pratiques agroécologiques associées. C’est de l’innovation climatique endogène, au sens le plus concret du terme.
La reconnaissance : condition sine qua non
Ce que réclament ces organisations, in fine, n’est pas une aide supplémentaire. C’est une reconnaissance. D’une part, une reconnaissance juridique du droit des paysans à sélectionner, adapter, conserver et diffuser leurs semences. D’autre part, une reconnaissance institutionnelle dans les instances de gouvernance agricole ouest-africaine. Cette reconnaissance doit se faire sentir dans les politiques nationales, où les semences paysannes restent largement absentes des textes formels. Les semences paysannes ne devraient plus être englobées dans des décisions sur l’agroécologie ou la biosécurité sans jamais être nommées directement.
Sans cette reconnaissance, les stratégies d’adaptation paysannes resteront invisibles aux yeux des politiques, non éligibles aux financements publics, exposées à la dépossession juridique. C’est cette invisibilisation qui nourrit les mobilisations collectives. Non pas pour réclamer de l’aide, mais pour que ce qui existe déjà soit simplement reconnu.
Les organisations paysannes ouest-africaines n’ont pas attendu les rapports du GIEC pour s’adapter au changement climatique. Elles l’ont fait, à leur manière, avec leurs graines, leurs savoirs et leur organisation collective. Il est temps que les politiques publiques les rejoignent.