En Tanzanie, les paysans nourrissent aussi le système semencier.
En Tanzanie, la saison agricole 2023-2024 a livré un chiffre qui mérite l’attention. Le ministère de l’Agriculture tanzanien annonce que 78,6% à 81% des semences utilisées dans le pays, soit environ 71 356 tonnes, viennent de la production locale. Les importations couvrent le reste, entre 19% et 21,4%. Ce résultat confirme une tendance déjà connue sur le terrain. Les paysans produisent, conservent et échangent leurs propres semences depuis des générations. Ils ne l’ont jamais arrêté.
Le détail le plus parlant vient d’un autre rapport, celui du programme de développement du secteur agricole (ASDP), publié en 2011 mais toujours cité comme référence. Entre 60% et 95% des semences locales viennent de petits exploitants, dans des circuits informels. Seuls 19,5% des ménages tanzaniens utilisent des semences certifiées améliorées. Entre 78% et 90% continuent de dépendre de variétés indigènes ou traditionnelles.
Ces chiffres ne racontent pas un retard. Ils racontent un système qui fonctionne. Un système où le paysan choisit, sélectionne et adapte sa semence à son sol, à son climat et à ses besoins. Un système qui coûte moins cher qu’un circuit d’importation et qui garde la décision entre les mains de celui qui cultive la terre.
En Afrique de l’Ouest et au Sahel, la situation ressemble à celle de la Tanzanie. Les semences paysannes restent la base de l’agriculture familiale. L’Alliance pour la Souveraineté Alimentaire en Afrique, un réseau de 41 organisations présentes dans 50 pays et qui touche environ 200 millions de personnes, le rappelle régulièrement. La résilience alimentaire du continent tient d’abord aux semences que les paysans gardent, échangent et améliorent eux-mêmes, saison après saison.
Nous observons cette réalité chaque jour sur le terrain, au Bénin et dans la sous-région. Les organisations paysannes que nous accompagnons ne partent pas de zéro. Elles partent d’un savoir semencier construit sur plusieurs générations. Notre travail consiste à renforcer ce savoir, pas à le remplacer. Cela veut dire structurer les circuits d’échange de semences entre producteurs, documenter les variétés locales encore cultivées, et connecter les paysans entre eux à travers des foires paysannes et des dispositifs de recherche-action participative.
Le cas tanzanien donne une leçon simple. Un système semencier paysan actif n’est pas un problème à corriger. C’est une infrastructure agricole à part entière, qui mérite d’être soutenue et renforcée. Les politiques agricoles qui l’ignorent, ou qui misent tout sur les semences certifiées importées, prennent le risque d’affaiblir un système qui nourrit déjà la majorité des ménages.
Pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, la question n’est donc pas de copier un modèle venu d’ailleurs. Elle est de mesurer, documenter et renforcer ce que les paysans font déjà bien. C’est le sens du travail que nous menons, projet après projet, avec les organisations paysannes du Bénin et de la sous-région.